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Vagues à l'âme

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Dawson ! Oh et encore Oh !
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Vagues à l'âme
Vagues à l’âme
(1ère partie)


10 h 15, Southampton le mercredi 10 avril 1912
A bord de la passerelle de navigation,

Le commandant Edward John Smith était le maître après Dieu et les éléments, peut-être même avant sur un bateau de cette puissance. Les bras croisés, les épaules droites, il fixait sereinement l’horizon. Il ressentait une immense fierté mais aussi un peu de nostalgie, car cette traversée si elle était l’apothéose de sa brillante carrière, était aussi son dernier commandement.


Un peu plus tôt,
dans les bureaux du Southampton Evening Journal,

- Où est-il ? Trouvez-le-moi ! Trouvez-moi Witter ! Hurla t-il.
Si on pouvait dire de Josh Brentle qu’il était un homme influent, qu’il menait d’une main de fer la plus grande agence de presse de Southampton, on ne pouvait certainement pas dire que la patience avait un jour fait partie de son tempérament.
- Vous me cherchiez patron ? Répondit presque aussitôt un jeune homme à l’air espiègle.
- Bon sang, ça fait des heures que je vous attends Witter, qu’est-ce que vous foutiez ! Non ! Finalement ne me le dites pas ! J’espère seulement que cette fois on aura pas droit à un mari fou de rage.
- Je ne pouvais pas deviner qu’il faisait suivre sa femme patron. Fit-il avec un sourire jusqu’aux oreilles.
- Et ça l’amuse ! Rappelez-moi encore pourquoi je vous garde.
- Parce que je suis votre meilleur journaliste fit-il avec nonchalance. En tout cas le seul qui ait réussi à obtenir une place sur « la » traversée de l’année !
Et il s’installa d’autorité sur la chaise en face de Josh Brentle.
- Ouais ben justement, je serais fichtrement curieux de savoir comment vous vous y êtes pris et virez-moi vos fesses de là Witter !
- Un bon journaliste ne dévoile jamais ses tuyaux patron répondit-il sans bouger d’un pouce.
- Je vous en ficherai des tuyaux moi ! Je compte sur vous en tout cas pour me ramener un papier du tonnerre ! Vous embarquez à quelle heure ?
- L’appareillage est prévu à 12 h 15 direction Cherbourg, puis Queenstown et fin du périple, à New York patron.
- Alors qu’est-ce que vous faites encore là Witter ? Dégagez de mon fauteuil et allez mériter votre salaire !
- Vos désirs sont comme toujours des ordres patron vénéré !
Et il s’éclipsa sans demander son reste car bizarrement Josh Brentle n’appréciait pas toujours son humour.

12 h15, le 10 avril 1912
dans les appartements tribords,

Elle regardait d’un air satisfait son reflet dans la psyché quand la voix impatiente de son père la fit sursauter.
- Joséphine ! Etes-vous prête à la fin, j’ai envie de voir cette merveille quitter le port !
- Oui père. Je n’en ai plus pour très longtemps.
Mais Louis Spedden connaissait suffisamment sa fille pour ne pas s’y laisser prendre.
- Ecoutez, prenez le temps qu’il vous faudra et rejoignez-nous au salon des premières classes, je vous y attendrai avec Dawson.
Joséphine Spedden soupira, elle connaissait les raisons de cet empressement et en réalité, elles n’avaient rien à voir avec le spectacle de leur appareillage. Les affaires de son père n’étaient guère brillantes voilà la vérité et il comptait sur les relations de son fiancé, Dawson Dunton Widener pour trouver le plus rapidement possible de nouveaux investisseurs. La fortune minière gagnée par son grand-père Frédéric Oakley Spedden senior, était à présent grandement entamée par ses maladresses et ils ne pourraient pas garder leur train de vie actuel beaucoup plus longtemps. Elle était inquiète et comme toujours dans ces cas là, elle se tourna vers le portrait qu’elle gardait près d’elle et regarda le visage de sa mère avec nostalgie. Son absence, malgré les années, restait toujours aussi cruelle.
-
Ses bagages à peine déposés, Pacey sortit pour profiter de l’agitation festive qui régnait autour de lui. Il s’accouda au bastingage pour mieux observer le monde et sourit en songeant à son patron. La façon dont il avait obtenu ses billets devait l’intriguer au plus haut point. Et pour peu d’avoir connaissance d’un petit détail, la solution n’était pas difficile : en effet le nom qu’il utilisait et sous lequel il signait ses articles était en réalité celui de jeune fille de sa mère, le sien était Astor. Ce qui, si cela se savait, ne manquerait pas de susciter bien d’autres interrogations. Quoiqu’il en soit, parce que le hasard l’avait fait naître dans une famille riche et reconnue, il avait réussi à obtenir une suite au dernier moment. Il ferma les yeux et huma avec délice l’odeur doucement iodée qui lui caressait le visage. Son oncle préféré, le richissime colonel John Jacob Astor IV faisait, lui aussi, partie du voyage inaugural et il avait hâte de le retrouver. C’était aux yeux de certains, une canaille de la pire espèce. Cela tombait bien : il adorait les canailles. Celles qui l’assumaient au grand jour étaient à son avis bien moins dangereuses que les autres. Scandaleusement divorcé et pire encore, remarié avec une toute jeune fille, de vingt-huit ans sa cadette, leur couple avait déjà fait jaser dans les plus hautes sphères de la grande bourgeoisie. Nul doute que lorsqu’on s’apercevrait du petit ventre rond de la jeune épousée, les choses n’allaient pas s’arranger pour eux.
-
Enfin prête cette fois, Joséphine prit ses gants blancs et s’observa dans le miroir. Sa robe de soie crème et dentelle blonde rehaussait la couleur de ses yeux qu’elle trouvait personnellement trop fade. La large ceinture de soie bleu argent soulignait, sans ostentation, la minceur de sa taille et le chapeau à large bord crème qui reprenait les deux couleurs, donnait à l’ensemble une grande élégance. Elle rajouta le lourd manteau à large col de fourrure et sortit avec bonne humeur de sa cabine. Elle contourna la sortie de l’escalier et s’engageait dans le couloir qui menait au salon, lorsqu’elle vit un homme dont l’allure laissait à désirer venir en sens inverse. Elle baissa les yeux pour éviter de croiser son regard puis sans vraiment comprendre, se trouva contrainte de stopper net. L’individu en effet se tenait à présent devant elle et lui barrait le passage. Ne cherchant qu’à écourter le plus rapidement possible la situation gênante, elle se décala d’un pas sur sa droite. Malheureusement le fâcheux choisit d’en faire autant. Alors par réflexe plus que par réflexion, elle se déplaça sur sa gauche, mais il en fit de même. Réellement agacée, elle s’écarta de nouveau, espérant cette fois, mettre fin à cette danse ridicule. Mais l’importun avait cette fois encore suivi son mouvement. Elle décida enfin de jeter un œil furtif à l’excédant personnage et l’expression d’amusement qu’elle surprit sur son visage acheva de l’indigner tout à fait.
- Allez-vous cesser à la fin !
- Qu’y puis-je, si vous me bloquez le chemin à chaque mouvement que je fais ?
- Vous n’êtes qu’un grossier personnage et je vous demande de me laisser la place sur-le-champ !
- Allez-vous taper du pied comme une enfant, si je ne m’exécute pas ?
Les yeux de Joséphine s’écarquillèrent sous l’incroyable impertinence.
- Non. Je me contenterai de vous les écraser sur les orteils !
- Vraiment ? Fit-il en souriant avec insolence. Est-ce ce que l’on apprend aux jolies jeunes filles de nos jours ?
- Cela et bien d’autres choses encore s’entendit-elle répondre.
- L’invitation à les découvrir est tentante, j’en conviens mais je suis pressé par le temps, aussi souffrez que je me rende et vous cède le passage fit-il en s’écartant et en improvisant un simulacre de révérence.
Joséphine ouvrit la bouche puis la referma, la rouvrit pour la refermer de nouveau sous la suffocation.
- Je ne vous salue pas monsieur réussit-elle tout de même à cracher.
Et elle passa rapidement son chemin la tête droite, en essayant de rester aussi digne que possible. Son cœur battait à tout rompre, martelant sa colère et son indignation. Comment pouvait-on accueillir, en première classe, de tel butor ? Comment ce misérable, qui n’était visiblement pas de leur condition, se trouvait-il sur le pont des premières classes ? Sans doute un escroc cherchant à charmer sa prochaine proie. Evidemment fallait-il pour cela lui trouver quelques charmes, ce qui n’était certes pas son cas, non vraiment pas ! La démarche rapide, le souffle court, elle pénétra dans le salon et repéra rapidement son père et Dawson. Heureusement sa silhouette élancée, son élégance naturelle et sa douceur surent l’apaiser comme à chaque fois.
- Et bien mon amie, qu’est-ce qui vous agite ainsi ?
- Ce n’est rien, rien qui ne vaille la peine que vous être rapporté, vraiment. Vous voici et c’est tout ce qui compte, avec vous je suis prête à profiter de ce magnifique bateau et de cette journée.
- N’est-il pas incroyable ? Fit-il avec enthousiasme. Songez qu’il ne fait pas moins de deux cents soixante neuf mètres de long et vingt-huit de large. La vapeur qui propulse le navire est fournie par pas moins de vingt-neuf chaudières et cent cinquante neuf foyers, et ses huit pompes sont capables d’évacuer près de quatre cent tonnes d’eau à l’heure ! Ne mérite t-il pas cent fois son nom ? Titanic ! Quelle impression de puissance ! Savez-vous qu’il possède également quatre dynamos de 400 kW !
Joséphine sourit emportée à son tour par l’exaltation de son fiancé.
- Je sais, je sais que je m’emporte, mais vous savez à quel point tous ces détails techniques me passionnent.
- Et je le comprends mon ami, je vous assure, mais je crois que monsieur Guggenheim essaye vainement d’attirer votre attention depuis que je suis arrivée. N’est-ce pourtant pas celui dont vous me parliez comme étant nécessaire pour clore votre prochain projet immobilier ?
Il tourna légèrement la tête et vit qu’elle avait raison.
- Comme toujours vous voyez tout mieux que moi, vous me serez décidément infiniment précieuse lorsque nous serons mariés. Vous ne m’en voulez donc pas de vous abandonner un instant ? Je vous promets de ne pas être trop long, c’est juré. Et il s’inclina tandis qu’elle lui donnait congé de sa main gantée. Cher futur beau-père souhaitez-vous que je vous présente monsieur Guggenheim ? Il s’agit d’un magnat de l’industrie, on appelle aussi le « roi du cuivre » …
La réponse de Louis Spedden se perdit dans le brouhaha de la foule. Joséphine les observa un instant puis se dirigea vers le salon de lecture et d’écriture. Elle y prit un livre, l’ouvrit sans le lire et regarda longuement la silhouette de Dawson en souriant, son avenir était là, paisible et doux. Leurs esprits s’accordaient si bien qu’ils leur arrivaient parfois de prononcer les mêmes mots au même moment, avec lui, il n’y aurait ni bataille, ni guerre. Elle n’aurait su dire pourquoi mais surgit alors dans son esprit, l’image dérangeante et pénible de l’inconnu avec lequel elle s’était heurté. Voilà pour le moins un personnage que je ne suis pas prête de revoir et heureusement se dit-elle.
-
Après avoir couché sur le papier ses premières impressions à l’intention de ses lecteurs, John Pacey Astor, justement, décida au regard de l’heure, de faire un brin de toilette et de se vêtir pour faire honneur à son oncle avant de le retrouver au «restaurant à la carte » du pont B. Il s’examina rapidement avant de sortir et ne put s’empêcher de se demander ce que la capricieuse damoiselle du couloir en penserait. Un peu étonné de ses divagations inutiles, il secoua la tête et d’un pas quasi militaire s’en alla trouver le restaurant. Il fut ébloui. Jamais il n’avait vu d’endroit plus luxueux, la salle était lambrissée du sol au plafond de panneaux de noyer français délicatement sculptés dont les moulures et les ornements étaient ciselés et dorés. Des dizaines de petites tables de style Louis XVI décorées de marguerites et de roses étaient éclairées par des lampes coiffées d’abat-jour roses et dressées de la plus fine argenterie et de la plus belle vaisselle de porcelaine que l’on pouvait trouver. L’épais tapis d’Axminster couleur « rose Dubarry » donnait la touche finale à un camaïeu de tons absolument parfaits. De larges baies vitrées laissaient entrer la lumière et donnaient à l’ensemble une magnifique impression d’espace.
- John ! Par ici ! Quel plaisir de vous revoir exclama le Colonel en lui donnant l’accolade !
- Je n’aurai manqué ce voyage pour rien au monde mon oncle. Madeleine ajouta t-il en s’inclinant. Mes hommages. Comment allez-vous ? Supportez-vous bien ce début de voyage ?
- Certainement, certainement balbutia la toute jeune fille.
- Je me suis permis de nous prendre une table, je ne sais si c’est le grand air mais j’ai une faim de loup. Si Madeleine ne supporte rien en ce moment, moi je mange pour trois !
Et John Astor se mit à rire sans retenue.
- Je vous en prie John fit Madeleine décidément mal à l’aise.
- Alors dites-moi un peu mon neveu, comment vous portez-vous ?
- Ma foi, fort bien.
- On m’a rapporté que vous travailliez dans la presse ? Est-ce vrai ?
- En effet, c’est exact mon oncle, je suis …
- Parfait, parfait, nous en reparlerons plus tard le coupa t-il cavalièrement car je vois mon ami Benjamin Guggenheim qui se dirige vers nous. Benjamin ? Nous feriez-vous l’honneur de partager notre table ?
- Avec grand plaisir John mais je ne suis pas seul, j’attends des partenaires en affaires monsieur Widener et sa fiancée mademoiselle Spedden ainsi que son père.
- Et bien, je serai ravi de les rencontrer puis il rajouta en baissant considérablement sa voix, j’espérais surtout rencontrer votre amie en faisant allusion à sa dernière maîtresse, Léontine Aubart, une chanteuse française.
- Pour l’heure, elle est malade à ne pouvoir quitter son lit, le roulis je suppose chuchota t-il en souriant.

Non loin de là, Louis Spedden précédait sa fille et son futur gendre et fut le premier à repérer le richissime personnage avec lequel il allait réussir s’il s’y prenait bien, à faire quelques bonnes affaires. Benjamin Guggenheim lui aussi les repéra et leur fit signe. Pacey suivit sans intérêt cet l’échange de gestes jusqu’à ce qu’il reconnaisse, ô délicieuse surprise, la jeune fille du couloir. Il baissa la tête avant qu’elle ne l’aperçoive et cacha ainsi le sourire qui se dessina lentement sur ses lèvres.
- Colonel Astor, je vous présente monsieur Spedden et sa fille Joséphine ainsi que monsieur Widener son fiancé. Mademoiselle, messieurs j’ai l’honneur de vous présentez monsieur et madame John Jacob Astor et leur neveu John Pacey Astor.
Légèrement de trois quarts, Pacey se tourna tout à fait et observa discrètement mais avec délectation la réaction de la jeune fille qui ne se fit pas attendre.
- Mademoiselle fit-il en s’inclinant un soupçon trop longtemps. Messieurs.
Quel était le mot déjà se demanda t-elle ? Ah oui ! Maudite. C’est bien ça, maudite, parce que combien y avait-il de chance qu’elle se retrouve précisément en face du malotru pour déjeuner, sur un bateau qui comptait plus de deux mille passagers ?
- Monsieur répondit-elle d’un ton plus que froid.
- C’est curieux, j’ai l’impression que nous nous sommes déjà rencontrés.
Evidemment, vu la malice du personnage, elle aurait du se douter que son expression glaciale ne serait pas suffisante. Elle jeta un regard agacé et furtif vers Dawson et son père, mais tous deux étaient en grande discussion avec le Colonel Astor.
- Vous faites erreur monsieur. Répondit-elle, en priant qu’il veuille bien arrêter là son amusement.
- En êtes-vous certaine ?
- Absolument.
- En ce cas c’est heureux pour mes orteils. Répliqua t-il en s’arrangeant pour n’être entendu que par elle.
Joséphine qui ne pouvait décemment pas répliquer le foudroya du regard.
- Asseyez-vous tous, je vous en prie, les interrompit John Astor, nous allons commander car j’ai une faim terrible.
- Allez-vous bien Joséphine ? Vous me semblez contrariée. Murmura Dawson à son oreille une fois qu’ils furent installés.
- Mais non mon ami. Répondit-elle sans toutefois maîtriser tout à fait son agacement.
Dawson haussa les sourcils, décidément les femmes étaient des êtres parfois étranges, leurs humeurs pouvaient être si changeantes qu’on en perdait son latin. Il préféra donc ne pas insister et se tourna vers son futur beau-père et monsieur Guggenheim pour participer à leur conversation animée sur l’économie mondiale.
-
Douglas Ryerson, fils unique d’Arthur Larned Ryerson, riche propriétaire de nombreuses aciéries, balayait la salle de son regard bleu et avançait lentement. Dieu seul savait à quel point ce repas lui coûtait. Comme tout jeune homme de bonne naissance, il savait qu’il lui faudrait un jour en passer par ce simulacre, il avait seulement espéré pouvoir le repousser encore un peu. Et puis, ce matin même, juste avant d’embarquer, son père avait coupé court à ses espoirs en l’informant que sa sœur Elisabeth et lui, faisait partie de la croisière inaugurale afin d’y rencontrer le fils et la fille de monsieur et madame Charles Melville Hays, vice-président de la compagnie de chemin de fer Pennsylvania Railroad. Cette traversée allait permettre la mise au point de leur double mariage et l’association définitive de la fortune de leurs deux familles. Ce premier repas à bord faisant office de présentation officielle. Au bout de quelques minutes, lassé de chercher sans succès, il s’adressa à un responsable de salle qui à sa grande surprise, lui indiqua une table où ne se trouvait qu’une seule personne.
- Mr Hays ?
- Mr Ryerson, je présume ?
- En effet. Dois-je comprendre que vous êtes seul ?
- J’ai bien peur que le mal de mer, n’ait fait des ravages dans ma famille malheureusement, ils m’ont envoyé pour vous prier de les excuser. Ma mère et ma sœur sont dans un bien triste état et mon père n’a pas voulu les quitter.
- Et j’ai eu la même mission, pour la même raison fit-il en souriant.
- En ce cas que faisons-nous ? Je dois vous avouer qu’en ce qui me concerne, je meurs de faim.
- Moi aussi alors que diriez-vous de nous installer et de faire connaissance.
- Tout à fait d’accord monsieur Hays.
- Appelez-moi Jack.
- Et je suis Douglas. Répondit-il en un mouvement de tête très élégant.
-
Alors que le repas avançait Pacey s’adressa à Joséphine.
- Ainsi donc les félicitations seront bientôt de mise.
Si Dawson était placé sur sa gauche, le hasard ou la malchance en l’occurrence, avait placé John Pacey Astor sur sa droite, elle ne put donc ignorer son intervention.
- C’est exact en effet.
- Vous devez être folle d’impatience, je suppose.
- Mais absolument, insista Joséphine qui avait détecté le doute savamment distillé dans le ton de sa voix. La cérémonie sera grandiose. Nous avons prévu plus de cinq cents invités tous du plus beau monde. Un orchestre venu de Londres sera là et jouera ma symphonie préférée, la mer de Debussy puis nous ferons notre voyage de noce à Paris. Et … et tout sera parfait, vraiment.
Alors qu’elle attendait une réaction de sa part, il n’y eut que le silence. Heureuse d’avoir eu enfin le dernier mot, elle lui accorda, magnanime, un très léger sourire.
- Je me demande … fit-il à voix basse et en se rapprochant-elle.
- Quoi donc ? Répondit-elle de la même façon.
- Qui voulez-vous convaincre ?
- Pardon ? Fit-elle choquée.
- Et bien vous me faites l’article, alors je me demandais si c’était moi que vous cherchiez à convaincre ou vous-même.
- Comment … osez-vous ? S’indigna Joséphine aussi discrètement qu’elle le put. Ses mains se crispèrent sur ses couverts à s’en faire blanchir les jointures.
- Puis-je vous signaler que vous tenez votre fourchette comme vous le feriez d’un poignard ? Dites-moi si je dois me sentir viser que j’ai le temps de me protéger.
Ebahie par la violence de ses propres réactions, elle desserra son étreinte et s’efforça de retrouver son calme. C’était un fait établi à présent, c’est homme avait incontestablement le don de lui porter sur les nerfs comme personne avant lui.
-
Dire que Jack passait un bon moment était un euphémisme. Douglas Ryerson était un jeune homme vif, intelligent et plein d’enthousiasme. Ses mains avaient tendance à s’agiter un peu trop lorsqu’il s’emportait comme à l’instant mais ses gestes restaient gracieux. Il était d’une taille supérieure à la moyenne et avait une allure élancée et sportive. Le soleil qui traversait la baie vitrée faisait jouer dans ses cheveux blonds des reflets dorés qui faisait ressortir le bleu incroyable de ses yeux.
- Jack ? Jack ! Je crois que je vous ai perdu !
- Oh ! Pardon. Que disiez-vous ?
- Je vous disais qu’il y a un cours de squash au niveau du pont F et que je pourrais le réserver pour la fin de l’après-midi, si vous êtes d’accord ?
- Mais oui, c’est une excellente idée, je crois que cela nous fera le plus grand bien de bouger un peu après un repas aussi copieux. Et il lui sourit, heureux à l’idée de le revoir aussi vite.
Le cœur de Doug fit bien sûr une autre embardée. De toute façon depuis le début du repas, ses émotions semblaient incontrôlables, il avait beau essayer de canaliser le phénomène rien n’y faisait, il suffisait que Jack lui sourit et il n’était plus maître de rien. Il avait découvert et accepté depuis longtemps que sa préférence sexuelle aille vers les hommes bien sûr mais il n’avait encore jamais vécu un pareil phénomène. Sans compter que si cette folie persistait, sa vie risquerait de devenir vite très compliquée.
-
Totalement inconscient de la passe d’arme qui s’était déroulée peu de temps auparavant, Dawson s’adressa à Pacey.
- Votre oncle me dit que vous écrivez ? Ma fiancée que vous voyez là, s’essaye à quelques ouvrages. Fit-il sans se rendre compte de sa condescendance.
- En réalité je suis chroniqueur au Southampton Evening Journal.
- Vraiment ? C’est amusant. Joséphine ? N’est-ce pas le journal que vous aimez lire quand vous séjournez à Southampton ?
- En effet, je trouve que leurs articles sont toujours intéressants, j’apprécie surtout ceux signés du nom de plume Witter. Peut-être le connaissez-vous ?
- Pas personnellement, mais je connais effectivement ses articles. Quelques bonnes idées en effet mais un style un peu trop prosaïque pour ma part.
- C’est que vous n’y connaissez pas grand chose en ce cas.
- Joséphine ! Fit Dawson choqué par son comportement.
- Ce n’est rien, je comprends que l’on puisse parfois s’emporter pour ce qu’on apprécie.
- Ce n’est pas le cas de ma fiancée, je vous assure, il n’y a pas plus raisonnable et posée.
- Bien sûr fit-il pour ne pas envenimer les choses.
Puis il se retourna et jeta un regard si ironique à Joséphine, qu’elle en frémit.
- Ce que je voulais dire monsieur Astor, c’est que tout au contraire, le style de monsieur Witter est direct, percutant, ses portraits sont souvent drôles, fantaisistes, inimitables. Je trouve qu’il arrive à saisir nos petits travers et à les transcrire merveilleusement avec des mots justes.
- Je vois en effet que vous l’appréciez fit-il avec un bonheur sans mélange.
-
Alors qu’elle s’apprêtait à répondre, un cri strident fit taire d’un coup toutes les conversations. Dans un fracas épouvantable et comme un boulet de canon, un cuisinier la toque de travers sortit des cuisines comme un diable de sa boîte. Visiblement fou de douleur, le pauvre hère se mit à mit à courir en tout sens, frappant aussi fort que possible sur la partie la plus charnue de son anatomie laquelle, au vu les flammes qui s’en échappaient, était visiblement en feu. Derrière lui et armé d’une carafe, un serveur tentait de l’arroser sans succès tant les mouvements du malheureux étaient désordonnés. Heureusement, au bout de quelques longues secondes et fort à propos, un des client tendit sa jambe et fit tomber le malheureux qui se répandit au sol sans aucune grâce. Hélas pour le pauvre grilladin, confondant vitesse et précipitation ce fut sa tête que le serveur arrosa copieusement. L’incendie se trouva tout de même circonscrit par un nouveau client, adroit celui là qui visa plus judicieusement. L’homme fut relevé dans le silence et avait presque atteint la cuisine lorsque des rires se firent entendre, d’abord épars et discrets puis de plus en plus nombreux jusqu’à ce que la salle soit secouée d’un rire énorme et libérateur qui dura bien après la disparition des fesses noircies du pauvre malheureux.
Les yeux encore humides John Astor se leva.
- Allons, messieurs, je vous propose de laisser ces dames et de prendre un cordial dans le fumoir pour nous remettre de cet amusant intermède.
- Je vais vous demander de m’excuser mon oncle mais j’ai promis au commandant Smith de lui rendre une petite visite, rétorqua Pacey en se levant.
- Pouvez-vous raccompagner ces dames en ce cas, si ces messieurs sont d’accord bien entendu.
- Cela va de soit, monsieur Astor fit Louis Spedden en s’inclinant.
Joséphine quant à elle se contenta de ronger son frein et de soupirer discrètement. Elle sortit lentement craignant à chaque pas pour la discrète Madeleine aussi blanche que la craie et c’est avec soulagement, qu’elle vit le personnel médical de bord venir la prendre en charge pour la ramener dans ses salons. Aussitôt débarrassé de son encombrante amie, elle se tourna vers Pacey.
- Je vous remercie monsieur Astor, vous pouvez y aller à présent. Je vais rester sur le pont un moment afin de profiter de ce merveilleux début d’après-midi.
- Tout autre que moi pourrais croire que vous chercher à me congédier sans ménagement.
- Pas du tout répondit-elle avec la plus parfaite mauvaise foi, je vous croyais seulement pressé de rencontrer notre commandant.
- En ce cas soyez rassurée, il ne m’attend pas avant le milieu de l’après-midi.
- Pourquoi ne pas être rester avec les hommes dans ce cas ? Demanda t-elle sincèrement intriguée.
- Pour tout vous avouer, je trouve ces discutions dans les fumoirs d’un profond ennui, sans compter que je déteste l’odeur du cigare fit-il en confidence.
- J’avoue le détester également.
Un silence léger s’installa tandis qu’une brise marine soulevait la dentelle de sa robe de soie.
- N’hésitez pas à fermer votre manteau, fit-il d’une voix douce, car même si l’équinoxe de printemps a pointé son nez, le fond de l’air reste très froid, surtout en pleine mer.
Décidément le personnage était singulier tantôt insupportable, tantôt plein de prévenance, où se situait-il au juste ?
- Mademoiselle ! Mademoiselle ! Fit une jeune domestique visiblement affolée.
- Marie ! Calme-toi ! Que ce passe t-il, qui vaille la peine de te mette dans un tel état ?
- Je finissais de ranger vos malles et j’ai tout vérifié trois fois je vous assure !
- Et bien quoi ?
- Je ne comprends pas où elle a pu passer.
- Vas-tu me dire à la fin !
- Votre mallette, mademoiselle, votre mallette d’écriture n’est pas là.
- Que dis-tu ? Tu dois te tromper ! Tu n’as pas tout regardé.
- Je vous assure que si, mais rien à faire, elle ne s’y trouve pas. Oh ! Mademoiselle votre manuscrit, tout ce que vous avez écrit, tout est perdu.
Totalement bouleversée Joséphine s’élança vers sa cabine, puis se retourna vers Pacey.
- Monsieur Astor, je vous prie de m’excuser.
- Allez-y, je comprends.
- Merci monsieur.
Et elle tourna les talons marchant aussi vite que le permettait la bienséance.
-
Dawson était satisfait, c’était à bon escient qu’il avait su profiter de ce long moment de détente dans le salon fumoir. Il avait pu approcher les bonnes personnes et surtout prit des contacts vitaux pour la bonne marche de ses futures affaires. Il était jeune, mais le temps était venu en tant qu’unique héritier de prendre en main la fortune de sa famille. Il avait hâte de retrouver Joséphine et de tout lui raconter car elle était d’une oreille attentive et savait toujours être de bons conseils. Il était heureux qu’elle soit sa fiancée, sa beauté racée, son éducation sans faille en faisaient un atout de choix dans la conduite des affaires qu’il entendait mener. C’était donc d’un pas léger et décidé qu’il se dirigeait vers les salons de sa dulcinée. Il s’imaginait déjà la trouver en train de broder quelques napperons ou mouchoirs ou faire Dieu sait quoi en l’attendant mais certes pas à faire les cents pas, d’un air affolé, la coiffure légèrement en désordre.
- Ah Dawson ! Vous voilà ! Fit-elle en se précipitant.
- Que se passe t-il ma mie ? Répondit-il avec une légère nuance de reproche dans la voix.
- C’est affreux, il faut que vous m’aidiez !
- Bien sûr, dites-moi. Répondit Dawson légèrement inquiet tout de même.
- Vous connaissez la mallette que j’utilise pour mes essais n’est-ce pas ?
- Et bien je suppose, oui fit-il lentement en l’emmenant à s’asseoir pour qu’elle se calme.
- Elle a disparu ! On me l’a perdu ou volé, je ne sais.
- Réellement ? Et c’est pour cette raison toute cette agitation ? En avez-vous parlé avec vos domestiques, qu’en disent-ils ? Fit-il avec la voix que l’on prend pour calmer un enfant.
- Ce sont tous des incompétents, ils ne savent rien, ne se rappellent de rien !
- Ne bougez pas je m’en occupe.
- Mille fois merci mon ami. Je savais que je pouvais compter sur vous.
- Je vais demander également qu’on vous apporte un cordial, vous avez besoin de vous remettre.
Les minutes passèrent lourdement et lorsqu’il revint Joséphine reprit espoir.
- Alors ?
- Je crains hélas qu’il n’y ait rien à faire. Apparemment, l’ensemble de vos bagages a été enregistré au port sans pour autant qu’il y ait trace de cette mallette. Vous êtes sûre d’être partie de chez vous avec ?
- Certaine. Répondit-elle en hochant la tête tristement.
- Alors elle a été volée au port ou elle est tombée pendant le transport, mais ce qui est certain c’est qu’elle est perdue pour vous.
Une larme roula sur sa joue.
- Allons, ça n’est pas si grave, ce que vous avez écrit une fois, vous pouvez le réécrire n’est-ce pas ? Et si vous ne le pouvez pas et bien, je ne sais pas, disons que cette marotte vous prend un temps considérable. Songez que lorsque vous serez ma femme vos obligations ne vous laisseront guère d’espace pour ce genre de loisirs.
- Mais elle contenait également quelques objets appartenant à ma mère.
- Soit, c’est une grande perte pour vous mais enfin c’est ainsi et puis vous en avez d’autre dans votre demeure de Londres. Réellement, je suis profondément navré pour vous mais il nous faut parfois faire contre mauvaise fortune bon cœur, n’est-il point ?
- Vous avez sans doute raison.
- C’est donc réglé. Et pour vous dérider tout à fait je vous emmène faire un petit tour sur le pont promenade, il faut raconte ce que j’ai mis en place pendant que nous étions au salon fumoir, cela va vous plaire j’en suis sûr.
-
Pacey était humainement et professionnellement enchanté de sa rencontre avec le Commandant Smith. C’était un homme à l’allure distinguée, à la voix douce et posée, dont les quarante années d’expérience dans la navigation avait rendu sa candidature au poste de Commandement de la première traversée du Titanic totalement incontournable. L’entretien qu’il lui avait accordé avait été agréable et instructif et il avait hâte de mettre ses notes par écrit tant qu’elles étaient fraîches dans sa mémoire. L’après-midi était terminée et le soleil dardait ses derniers rayons sur la surface de l’océan lorsqu’il reconnut la silhouette qui s’appuyait contre le bastingage. La chance lui souriait décidément.
- Le soleil qui finit sa course semble vous fasciner mademoiselle Spedden.
Joséphine se raidit. Elle n’avait vraiment pas le cœur à se lancer dans une nouvelle escarmouche.
- Pourtant je vous sens mélancolique, dois-je en déduire que vous n’avez pas retrouvé votre mallette ?
La question lui serra tellement le cœur qu’elle ne put que secouer la tête avec tristesse.
- Je suis vraiment désolé, je crois savoir ce qu’elle pouvait représenter pour vous.
Elle se tourna vers lui et il put prendre alors l’ampleur de son émoi.
- Non ! Vous ne savez rien ! Ni vous, ni personne ! Fit-elle en colère et le choisissant pour exutoire.
- Voyons. Laissez-moi réfléchir. Vous avez travaillé sur vos essais un peu tous les jours, choisit avec précaution chacun des mots, corrigé chacune des fautes, fait attention au style, à sa clarté, à son originalité. Vous les vouliez près de vous, je veux dire physiquement proche de vous, parce qu’ils n’étaient pas de simples morceaux de papier mais un reflet de votre esprit et de votre cœur.
Les yeux de Joséphine s’agrandirent sous la sidération qu’elle éprouva.
- Ai-je commis une erreur ?
Elle ne put que secouer la tête.
- Alors oui, je comprends à quel point cette perte peut vous être douloureuse. Mais dites-vous que cette douleur vous servira peut-être.
- Comment cela ? Fit-elle intriguée
- Et bien, vous pourrez un jour en nourrir votre travail.
- Je ne sais pas si j’écrirais à nouveau.
Mais Pacey lui sourit en guise de réponse.
- Pourquoi souriez-vous ? Demanda t-elle fatiguée à présent.
Et il lui prit les mains qu’elle avait dégantées et lui montra les traces d’encre sur ses doigts.
- Parce que l’écriture est votre seconde nature, vous ne pourrez pas vivre longtemps sans elle.
Et il s’inclina respectueusement.

9 h 30, le jeudi 11 avril 1912
dans les appartements tribords du Royal Mail Steamer Titanic,

Joséphine posa le pied par terre ce matin là avec un sentiment qu’elle avait parfaitement reconnu : la colère. Une colère sourde, intense dont elle n’arrivait pas et c’était là le plus troublant, à trouver l’origine. Certes elle avait perdu sa précieuse mallette mais ça n’était pas là l’explication. Jusqu’à présent, elle aurait pu jurer qu’on ne pouvait éprouver d’émotion sans en connaître les raisons. Le grand large lui chamboulait-il les esprits ? Elle s’habilla nerveusement, prit son petit déjeuner de même et les heures passèrent avec lenteur. Le moment de se restaurer finit tout de même par arriver.
- Joséphine si vous êtes prête nous allons pouvoir y aller. Fit-il en l’embrassant sur le front. Comment allez-vous aujourd’hui ? Avez-vous bien dormi ?
- Et bien oui père, de toute façon, il n’y a guère autre chose à faire sur ce bateau.
- Vous m’avez l’air de fort méchante humeur ma fille. Est-ce toujours la perte de votre mallette qui vous chagrine ?
- Oui, non. A la vérité, je n’en sais rien, je me sens juste triste et agacée. Fit-elle en enfilant sa lourde capeline.
- Et bien secouez-vous rapidement. Répondit-il impatiemment. Je ne veux pas que vous fassiez une face de carême à votre fiancé ! Votre morosité d’hier a été suffisamment pénible à supporter.
La colère froide qu’elle éprouvait depuis le matin même monta encore de plusieurs degrés.
- Au fond c’est tout ce qui vous intéresse n’est-ce pas ? Que vous importe ce que je veux ou ce que je ressens pour peu que je l’épouse et rééquilibre vos finances !
La rébellion était si inattendue et en même temps si incroyable que Louis Spedden en resta bouche bée. Jamais, au grand jamais durant ses vingt années d’existence, Joséphine ne lui avait tenu tête. Qu’arrivait-il donc à sa fille ? Il s’apprêtait à tancer d’importance l’insolente lorsque Dawson Widener fit irruption.
- Joséphine ! Vous êtes en beauté aujourd’hui.
- Merci Dawson, père me disait gentiment la même chose à l’instant. Fit-elle avec malice.
Le repas fut délicieux et grâce au ciel suivit de la sempiternelle pose au salon fumoir. Enfin un peu de tranquillité ! Elle se massa discrètement ses mâchoires.
- Trop de sourires crispés ? Fit une voix qu’elle connaissait bien à présent.
- Je crois oui répondit-elle avec un sourire tout à fait franc celui là.
- Oh ! Mais elle ose dire la vérité la vilaine !
- Je sais que je n’aurais pas dû le dire mais aujourd’hui « je ne suis pas à prendre avec des pincettes » .
- Vraiment ? Fit-il en adorant la formule. Pourquoi ?
- Voilà une question intéressante et vous allez sûrement penser que je suis folle mais je n’en sais rien. Vous pouvez imaginer ça ?
- Oui, bien sûr ! Répondit-il calmement. Cela peut se produire lorsque notre cœur comprend une chose avant notre tête. C’est une chose étrange mais cela arrive parfois, je vous l’assure.
Puis avec élégance, il posa sa main sur son haut de forme en guise de salut.
- Mes hommages mademoiselle.
- Mr Astor.
Et c’est en le regardant s’éloigner que soudain elle comprit. Sa colère provenait de son rancune envers Dawson et son père. Car là où ce balourd de Pacey Astor, avait su la comprendre et la réconforter, eux s’étaient réellement montrés insensibles et égoïste. Cependant elle devait bien reconnaître qu’elle avait eu tort, vraiment tort, ce monsieur Astor avait certainement bien des défauts mais il était d’une finesse de jugement et d’esprit qui faisait bien défaut à ceux qui l’entouraient.
Le soir venu, alors qu’ils étaient, son père Dawson et elle, déjà installés à leur table au restaurant des 1ère classes, elle le vit entrer. De loin, il lui fit un petit signe de tête puis un clin d’œil, mais c’était si incongru qu’elle se demanda si elle n’avait pas rêvé. Quoique à bien y réfléchir, cela ressemblait tout de même fortement à l’individu se dit-elle dans un sourire amusé.
(2ème partie)
20 h 30, le vendredi 12 avril 1912
dans la grande salle du « restaurant à la carte »

Le troisième soir de la croisière, la White Star Line avait prévu d’organiser, uniquement pour les passagers de tout premier plan, un petit repas de gala au « restaurant à la carte » du pont B. Voilà pourquoi, revêtue de ses plus beaux atours, Joséphine espérait revoir l’irritant mais si stimulant monsieur Astor. Elle jeta un œil discret autour d’elle et admira sans retenue l’habit de fête et de lumière que la salle avait revêtue. Pour ce soir d’exception, à la place des dizaines de petites tables habituelles se tenaient de grandes tables ovales et vers le fond de la salle, non loin d’un petit orchestre qui pour l’heure jouait gaiement un concerto pour violon et cordes, Joséphine découvrit avec envie un espace de danse. Occupée à se tenir droite, légèrement en retrait comme il seyait à une jeune fille de son rang, elle laissait monsieur Guggenheim, son père et Dawson discuter avec madame Barbara Joyce West Dainton, une femme richissime au physique aussi sévère que le caractère. Elle avait fait de la fortune de son défunt mari un véritable empire. Son jugement ainsi que son instinct des affaires étaient unanimement reconnus et faisaient d’elle un partenaire respecté et redouté dans ce milieu si misogyne de la haute finance.
- Vous ne trouvez pas qu’elle ressemble un peu à un pruneau ? Chuchota doucement une voix à son oreille.
La comparaison était à la fois si impertinente et si vraie que Joséphine n’eut que le temps de cacher son gloussement derrière une toux inopportune.
- Mr Astor ! Quel plaisir de vous revoir ! Fit-elle une fois remise.
- Vraiment ? Fit-il avec une lueur taquine de bonne humeur.
- Vraiment. Répondit-elle en appuyant sur le mot.
- Monsieur Astor. Fit une voix nettement plus froide derrière lui.
- Monsieur Widener, je présentais justement mes hommages à votre fiancée.
- Votre oncle n’est pas là ? Je crois savoir par monsieur Guggenheim que vous serez tous deux des nôtres.
- En effet et je pense qu’il ne devrait pas tarder.
Puis il s’inclina légèrement et salua le vieil ami de son oncle.
- Monsieur Guggenhein, je vous salue.
- Pacey ! Je peux vous appeler Pacey ? Je ne crois pas vous avoir présentée ma très chère amie, Léontine Aubart.
- Voyons mon ami ! Je vous l’ai déjà dit cent fois, Jennifer Lindley Aubart, pas Léontine Aubart ! Puisque j’entame une nouvelle carrière aux Etats Unis, il me faut un nom et un prénom américain. Ma grand-mère était américaine, je ne fais que reprendre son nom de famille, le prénom c’est moi qui l’ai trouvé. Quand pensez-vous ? Demanda t-elle en regardant Pacey droit dans les yeux.
Il l’examina un instant, c’était une jolie jeune femme au visage doux mais énergique. Ses grands yeux bleus pétillaient de joie de vivre et sa bouche pulpeuse ressemblait à un fruit cueillit à la meilleure des saisons.
- J’en pense mademoiselle que quelque soit votre nom ou prénom vous serez toujours aussi délicieuse.
- Benjamin ! Mais que cette soirée s’annonce agréable ! Répondit la jeune femme les joues légèrement rosies par le regard et le compliment.
- Mes amis ! Fit John Astor en arrivant enfin. Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre mais je voulais absolument que ces messieurs soit à notre table. Je vous présente monsieur Douglas Ryerson et sa fiancée ainsi que monsieur Jack Hays.
Après les salutations, John rajouta :
- Je vous propose d’avancer car je crois voir notre hôte.
De petits cartons près des assiettes indiquaient le nom de chaque convive et tous trouvèrent rapidement leur place autour de la grande table ovale. La place d’honneur étant réservée à William Mc Master Murdoch, 1er officier du Titanic puis se déclinant sur sa droite Madeleine Astor, son mari John Jacob, la fiancée de monsieur Hays, monsieur Jack Hays, Douglas Ryerson, sa fiancée, John Pacey Astor, mademoiselle Jennifer Lindley Aubart, monsieur Guggenheim, mademoiselle Joséphine Spedden, son fiancé Dawson Widener, monsieur Louis Spedden et enfin fermant le cercle Edith Eileen Brown amie intime du premier officier. Sur un signe de tête du responsable de salle, William Mc Master Murdoch se leva et l’orchestre se tut. Les conversations se calmèrent progressivement puis s’arrêtèrent tout à fait. Debout, dominant l’assemblée de toute sa stature, il prit la parole avec solennité.
- Mes amis, la White Star Line est heureuse de vous inviter ce soir à bord de son meilleur restaurant. Le menu qui vous sera proposé ce soir a été composé par notre meilleur chef, aussi régalez vous et profitez pleinement de ce moment. Un bal vous sera donné vers la fin du repas. Bon appétit à toutes et tous !
Un tonnerre d’applaudissement suivit le bref discours de l’officier et bientôt les conversations reprirent leur droit tandis que le ballet des serveurs se mit rapidement en marche.
- Voilà un discours comme je les aime William, simple et direct. Puis-je vous présenter monsieur Ryerson et Hays. Je vous conterai tout à l’heure l’aventure que nous avons tous vécue ici même et dont ces deux jeunes gens, ont permis que l’issue en soit heureuse ou presque.
- Vous m’intriguez mon ami.
- Disons que nous pouvons dire que votre personnel est tout feu tout flamme lorsqu’il s’agit de nous servir. Fit Pacey en déclenchant l’hilarité générale.
Et John Astor de raconter l’incident.
- Le pauvre homme, j’ai bien cru qu’il allait devenir fou.
- Vous avez tout à fait raison, Joséphine, il fallait voir comment il courait en tout sens. Rajouta son père.
- Et ce sont ces deux messieurs qui ont sauvé la situation. C’est vous je crois monsieur Hays qui a neutralisé l’individu et vous, dit-il en désignant Douglas Ryerson, qui avait éteint … l’incendie.
- En effet répondit Douglas en riant, j’ai eu cet honneur.
- Le postérieur de ce grilladin était aussi noir que la tête d’un corbeau, il n’est pas prêt de pouvoir se rasseoir si vous voulez mon avis !
Et à nouveau l’hilarité gagna la table.
- Ah ! Mon cher Astor, votre neveu m’enchante, déclara Guggenheim.
- Ne vous avais-je pas dit que cette soirée serait charmante, Benjamin ?
- Si fait, Léontine répliqua l’homme d’affaire qui décidément n’arrivait pas à se faire à son prénom américain.
Profondément agacé par les minauderies de la chanteuse française, Joséphine reposa son verre un peu trop violemment.
- Que pensez-vous des prochaines élections ? Croyez-vous que les démocrates aient des chances de l’emporter ? Demanda le Colonel à la cantonade.
- Je vais sans doute vous étonner mon oncle mais j’ai appris de source sûre, que notre ancien président Théodore Roosevelt en personne, aurait décidé de présenter sa candidature.
- En êtes-vous sûr ? S’étonna Douglas Ryerson dont une partie de la famille était américaine.
- Absolument. Il est fort mécontent de la politique de monsieur Taft et veut reprendre les rênes du pouvoir.
- Voilà qui risque d’être intéressant à suivre.
Les plats se succédaient et les conversations allaient bon train dans une bonne humeur collégiale.
- Comment avez-vous trouvé notre commandant, Pacey ? Demanda John Astor.
- C’est un homme de mer fier et droit et nous avons en réalité beaucoup de chance de l’avoir. Etiez-vous au courant qu’il s’agissait de sa dernière traversée.
- Non, vous nous l’apprenez, je pense.
- Il m’a avoué qu’il aimerait écrire ses mémoires lorsqu’il se sera retiré de la Marine. Nul doute que cette somptueuse traversée trouvera sa place, ne serait-ce qu’en guise de préface.
- Et vous monsieur Hays, qu’est-ce qui vous passionne dans la vie à par votre fiancée cela va de soi ? Demanda à son tour le premier officier.
- L’aviation, monsieur Mc Master. Répondit-il avec enthousiasme. Je trouve cette invention prodigieuse et j’adorerai maîtriser une de ces machines. Voler comme un oiseau et me poser où bon me semble. Y compris sur les lacs ou les océans à présent, avec tous ces nouveaux « hydravions ». Ne trouvez-vous pas cela incroyable ?
- Cela peut se révéler aussi fort dangereux Jack, répondit Pacey. Savez-vous qu’il y a un peu moins de trois semaines « La mouette » l’hydravion de Mr Taddéoli a coulé comme une pierre au premier essai ?
- C’est égal, je suis sûr que les sensations qu’on doit éprouver sont fantastiques.
- Pour ma part je ne vois guère d’intérêt à tout cela fit Joséphine.
Pacey sourit.
- Je ne vous crois pas mademoiselle, il est impossible que vous soyez insensible à la possibilité de toucher à la vraie liberté en repoussant ses limites. Songez que cette nouvelle science est en train de transcender l’être humain en l’aidant à dominer le seul domaine qui lui échappait encore.
- N’est-ce pas aller contre les desseins de Dieu ?
- Je crois plutôt que c’est lui qui nous inspire et qui nous pousse à nous servir de notre intelligence et de nos talents quels qu’ils soient. Répondit-il en la regardant droit dans les yeux.
- Je n’aurais pas dit mieux moi-même ! Rajouta Jack Tayer.
- Et bien, que tout cela est sérieux ! N’oublions pas que nous sommes ici avant tout pour nous amuser, aussi messieurs, interrompit leur hôte, je vous propose d’emmener vos épouses, fiancées et amies sur la piste de danse. Elle est à présent tout à votre disposition !
Joséphine cligna des yeux et le monde autour d’elle reprit sa place. Durant un instant en effet, tout avait cessé d’exister.
- Joséphine ? Voulez-vous m’accorder cette danse ? Demanda Dawson qui jusque là s’ennuyait un peu.
- Bien sûr. Répondit-elle d’une voix un peu incertaine.
Comme un signal, les invités autour en firent autant. Pacey regarda le couple s’éloigner et ne put s’empêcher de penser qu’ils étaient décidément fort mal assortis.
-
Douglas quant à lui, s’efforçait de rester calme et naturel depuis le début du repas, ce qui n’était guère simple, étant donné la proximité de Jack. Ils s’étaient revus bien sûr et la présentation de leur famille respective avait finalement eut lieu. La sœur de Jack, Charlotte était comme il se devait parfaite en tout point mais il n’éprouvait malheureusement absolument rien de plus qu’une parfaite indifférence à son égard. Son cœur ne battait que pour lui, il suffisait qu’il apparaisse et tout son corps en tremblait. A l’affût du moindre de ses regards, de ses gestes, il lui avait bien semblé à plusieurs reprises avoir capté des signes mais tout était si intangible qu’il n’était sûr de rien et cette incertitude le rendait fou. C’était pour cette raison, qu’il avait décidé d’ignorer la prudence et de lui remettre une lettre. Elle était là ce soir contre son cœur et c’était le moment. Elisabeth venait d’être invitée par Monsieur Guggenheim, quant à Charlotte, elle discutait à bâtons rompus avec mademoiselle Lindley. Il sortit alors prestement la lettre de sa main droite et de son autre main alla toucher la cuisse de Jack qui fit un léger sursaut puis la lui tendit discrètement. D’un air faussement détaché Jack jeta un regard discret alentour puis prit la missive et l’ouvrit.



Jack,
Mon amour,

Si tout c’est passé comme je l’espère, je suis près de toi à l’instant où tu lis cette lettre et je tremble d’émotion sous la caresse de tes yeux sur mes mots.
Je jure que je n’ai pas lutté contre ma folie, contre cette déraison qui me possède lorsque je pressens ta peau, lorsque ton regard se pose sur mon corps et que ta voix me donne la fièvre.
Près de toi l’air vibre, s’embrase et je plonge avec délice dans des désirs oniriques sensuels et érotiques où je te vois t’étendre lentement sur ma couche tremblant, nu et offert. Mes sentiments sont damnés, voués au néant et ma détresse n’y changera rien, alors que m’importe Dieu ou les hommes !
Viens et partage avec moi cette douce aliénation, aime-moi en retour ne serait-ce qu’un peu et je deviendrai ton ange doux et rebelle, tendrement pervers qui brûlera ta pudeur à son feu infernal, t’enseignera la beauté de deux corps sans limite ni tabou, pénétrera l’essence de tes désirs et touchera à ton âme. Aime-moi mon amour et j’unirai mon corps et mon cœur et mon esprit pour te faire mourir et renaître encore et encore …

Douglas Ryerson.
cabine 75A pont C


Jack leva des yeux perdus. Avec des mains tremblantes, il replia la lettre avec soin et la rangea dans sa poche intérieure sans la rendre à Douglas, qui fixait avec une attention inébranlable un point sur la nappe.
La soirée « battait son plein » et Joséphine s’amusait comme jamais. Raccompagnée à sa table par monsieur Guggenheim qui était un fort bon danseur, elle regardait à présent les autres danser avec envie.
- C’est une fête vraiment réussie n’est-ce pas mademoiselle ?
- En effet. Répondit brièvement Joséphine qui n’avait guère envie de lier connaissance avec « la chanteuse française ».
- Monsieur Astor a l’air de s’amuser follement.
- En effet. Ne put-elle s’empêcher de remarquer un peu trop acidement.
- Benjamin m’a dit qu’il travaillait dans la presse, n’est-ce pas incroyable quand on a son rang et sa fortune ?
Elle devait reconnaître en effet que c’était pour le moins singulier.
- Son père ne doit sûrement pas approuver, la preuve on m’a dit qu’il signait ses articles Witter, le nom de sa mère.
- Oh ! Vraiment ? Réussit-elle à articuler sans s’étouffer.
- Mais oui ma chère, n’est-ce pas délicieusement scandaleux ? Mais taisons-nous, le voilà qui arrive et je crois à voir son regard qu’il va vous inviter. Fit Jennifer en gloussant un peu.
- Me feriez-vous l’honneur de cette valse mademoiselle Spedden ?
- Si mon père n’y voit pas d’inconvénient. Fit-elle froidement.
- Aucun.
- En ce cas. Fit-elle à contre cœur.
Elle lui accorda son bras le corps raide et l’accompagna jusqu’à la piste de danse.
- Puis-je vous demander ce qui vous contrarie ? Demanda t-il au bout d’une minute.
- Rien. Tout va parfaitement bien. Répondit-elle en martelant sa réponse.
- Donc votre regard noir, vos gestes saccadés, votre main qui écrase la mienne, tout cela fait partie de votre panoplie de danseuse du monde, si je comprends bien ?
- Allez au diable vous et votre humour monsieur Witter !
- Ah ! Et bien nous y voilà !
- En effet. Cela était-il plaisant de vous moquer de moi monsieur Witter ?
- Un peu en effet, mais vous ne m’aviez pas laissez le choix.
- Pas le choix ? Vous ne manquez vraiment pas de toupet !
- Comment pouvais-je vous avouer que j’étais celui dont vous admiriez la plume, sachant que j’avais pour vous l’image d’un malotru un peu balourd ?
- Mais je ne .. enfin .. Oh ! Et puis vous êtes un être impossible, voilà ce que vous êtes en réalité !
- Mais je vous plais.
- Pas du tout.
- Revoilà la vilaine menteuse. Je sens votre cœur battre. Fit-il en caressant son poignet. Monsieur Widener, vous fait-il le même effet ?
- Monsieur Astor !
- Quand ses lèvres et ses mains se posent sur vous, oubliez-vous le monde autour de vous ? Parce que le mariage c’est aussi ça mademoiselle Spedden.
- Là, vous allez trop loin monsieur Astor.
- Peut-être, pourtant vous ne m’arrêtez pas vraiment. Pourquoi ?
Mais l’orchestre termina la valse et s’arrêta de jouer, aussi la question n’eut-elle pas de réponse. Lorsque tous les convives furent revenus à leur table, leur hôte prit à nouveau la parole.
- Mesdames et messieurs, nous avons la chance ce soir, d’accueillir une grande chanteuse venue de France Mademoiselle Lindley Aubart. Elle a bien voulu pour terminer cette soirée en beauté, nous donner un aperçu de son talent et je l’en remercie. Je lui laisse la parole.
- Merci à vous monsieur le premier officier. Mesdames et messieurs, je vais avoir l’honneur, de vous interpréter un morceau de Carmen, un opéra de monsieur Georges Bizet.

Et la belle voix de mezzo-soprano de la jolie chanteuse s’éleva lentement, envoûtant toute l’assemblée. Douglas tressaillit de surprise et d’émotion lorsqu’il sentit la cuisse de Jack appuyer fermement contre la sienne. Il ferma les yeux, pour cacher son trouble mais lorsqu’il les rouvrit, Jack aurait pu jurer y avoir vu brûler des flammes. Ils restèrent ainsi, aussi proche qu’il leur était possible de l’être en public, liés par la chair, par la musique et par les mots, qui évoquaient un amour rebelle qui n’avait aucune loi.

Le regard de Joséphine balaya le doux visage de Dawson qui lui répondit d’un sourire confiant puis lentement en prenant mille et un détour, elle se fixa sur celui de Pacey. Elle l’examina avec attention et s’autorisa pour la première fois à être honnête envers elle-même. Elle le trouvait séduisant. D’accord, il pouvait se montrer absolument insupportable mais il avait aussi un charme fou. Ses yeux bleus un peu canailles, sa vivacité et sa sensibilité en faisait un homme passionnant. Comment n’avait-elle pas reconnu devant ses mots d’esprits et la tournure de ses phrases, le chroniqueur qu’elle estimait tant ? Il avait su souvent, lui montrer les choses sous un angle différent et ce soir une phrase qu’il avait prononcée tournait encore dans sa tête « Quand ses lèvres et ses mains se posent sur vous, oubliez-vous le monde autour de vous ? Parce que le mariage c’est aussi ça mademoiselle Spedden. »
La prestation de la délicieuse chanteuse fut chaleureusement applaudie et petit à petit, la salle du restaurant se vida de ses invités.
- Mon cher Dawson, vous seriez un fiancé prévenant si vous raccompagniez Joséphine à sa cabine. J’ai promis quant à moi une partie de poker à monsieur Guggenheim que j’entends bien gagner.
- Bien sûr, vous pouvez me faire confiance.
- Je le sais bien fort bien.
Une fois sur le pont quelques minutes plus tard, Dawson trouva sa fiancée préoccupée.
- Vous êtes fort silencieuse ce soir Joséphine.
- En réalité, je suis heureuse que nous soyons un peu seul tous les deux. Nous ne le sommes guère souvent.
- C’est que cela ne serait pas convenable Joséphine.
- Peut-être. Mais je songeais à notre mariage.
- Il y a fort à faire et à penser, j’en conviens.
- Non. Ce n’est pas ce à quoi je réfléchissais, hésita t-elle en s’arrêtant près du bastingage. Je veux dire, c’est si romantique, ce clair de lune, ces étoiles et puis nous sommes fiancés depuis presque six mois alors, je me demandais ... Dit-elle en se rapprochant de façon suggestive.
- Vous voudriez que je vous embrasse ? Ici ?
- Non bien sûr mais plus tard peut-être ? Fit-elle en balayant du regard les invités qui comme eux prenaient l’air avant d’aller dormir.
- Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Pensez à votre réputation.
- Suis-je si repoussante qu’il me faille vous le demander avec insistance ? Fit-elle tout de même un peu vexée.
- Joséphine, vous vous méprenez.
Mais le silence s’installa et malgré leurs efforts, devint même assez lourd, alors d’un accord tacite ils prirent le chemin de leur suite. Les pas agacés et nerveux de Joséphine s’arrêtèrent devant la porte de sa cabine.
- Voulez-vous un cordial, oui ou non Dawson ?
Mais il ne répondit pas, il jeta un regard rapide dans le couloir vide à cette heure tardive et s’approcha d’elle avec un regard de prédateur. Elle ouvrit grands les yeux. Oui ! Il allait l’embrasser. Enfin elle allait savoir ce que cela faisait. Il lui avait certes donné un baiser lors de sa demande en mariage mais il avait été si léger qu’elle s’était demandé si elle n’avait pas rêvé. Il posa ses lèvres humides sur les siennes et sa bouche déjà entre ouverte par l’étonnement lui permit d’investir sans préavis l’intérieur de sa bouche. C’était chaud, mouillé et mou. Pas vraiment agréable en fait, nouveau surtout. La respiration de Dawson devenait de plus en plus saccadée, remarqua t-elle. Elle fronça les sourcils lorsque ses mains s’aventurèrent sur sa poitrine mais elle ne l’arrêta pas. Elle savait que ces choses là se faisaient, elle avait surpris une fois ou deux, ses domestiques en pleins ébats. Elle trouva cependant fort étrange d’être malaxée comme une pâte à gâteau mais cela semblait beaucoup plaire à Dawson, alors elle le laissa faire. Ce ne fut que lorsque ses mains voulurent aller plus loin, qu’elle se déroba.
- Dawson ! Cela suffit !
Mais à sa plus grande stupéfaction, il ne s’arrêta pas le moins du monde.
- Non. Dawson. Veuillez cessez !
Mais toujours sourd à ses suppliques, il lutta contre elle pour relever sa robe et réussir à y glisser ses mains.
- Dawson ! Arrêtez immédiatement ! Etes-vous devenu fou ? Dawson ! Se mit-elle à crier affolée.
Il murmura quelque chose puis les yeux hagards s’immobilisa enfin. Joséphine se libéra de son étreinte complètement bouleversée.
- Vous voyez, je vous l’avais dit que ce n’était pas une bonne idée. Dit-il d’une voix méconnaissable.
- Je dois vous laisser à présent. Réussit-elle à articuler.
- Vous verrez, lorsque nous serons mariés nous irons jusqu’au bout et cela sera bon pour vous aussi.
- Bien sûr. Acquiesça t-elle uniquement pressée qu’elle était de refermer la porte de la cabine.
- A demain Joséphine.
- Oui, à demain.

Son cœur battait tant d’effroi qu’elle avait peur qu’il ne se décroche. Ses mains tremblantes firent tintinnabuler la bouteille de cordial contre son verre comme une clochette de sapin de Noël, tandis qu’elle se servait une triple rasade. Et bien, elle voulait savoir, maintenant elle savait ! Est-ce que c’était ce qu’on devait ressentir et subir, lorsqu’on était mariée ? Et finissait-on avec le temps par s’y habituer ? En tout cas, elle comprenait déjà beaucoup mieux le sens du mot « devoir » conjugal. Elle fit quelques pas et accrocha du regard le portrait de sa mère. Les larmes qu’elle avait retenues jusque là, se mirent alors à couler sans retenue. Elle serra le portrait contre son cœur et épuisée par les émotions de la soirée laissa le sommeil la terrasser.


(3ème partie)
11 h 30, le samedi 13 avril 1912
dans le salon de Joséphine,


- Bonjour, Joséphine. Vous êtes prête ? Magnifique. Allons sortons prendre l’air avant notre repas ! Fit Louis d’excellente humeur.
- Vous, vous avez gagné au jeu. Fit Joséphine taquine en refermant la porte.
- On ne peut rien vous cacher ma fille. Monsieur Guggenheim n’a pas su me résister. Répondit-il sans cacher sa fierté. Ah ! Dawson, vous êtes là vous aussi parfait !
Joséphine avait beaucoup réfléchi depuis qu’elle s’était levée. A présent tout à fait remise de ses émotions, elle était fermement décidée à mettre de coté, les évènements de la veille. La fête, les danses, l’alcool, tout cela leur étaient monté à la tête, à n’en pas douter. Et enfin, il n’était rien arrivé de compromettant et c’était là l’essentiel, les choses ne pouvaient être remises en cause pour un simple coup de folie.
- Monsieur Spedden, dit-il en soulevant son haut de forme, mes hommages Joséphine, rajouta t-il en la fixant longuement dans les yeux.
- Dawson ! J’espère que vous avez faim, quant à moi je suis affamé. Je n’ai pas vraiment petit-déjeuner car je me suis couché un peu tard. J’avais une de ses « mains » !
- Et vous Joséphine ? Avez-vous bien dormi ?
- Comme un loir mon ami. Rien n’est venu troubler mon sommeil.
Pourtant son visage blanchit lorsqu’il lui proposa son bras.
- Vous m’en voyez ravi. Fit-il avec un sourire de soulagement.
- Bonjour monsieur Spedden, Fit monsieur Guggenheim qui venait à leur rencontre. Mademoiselle. Monsieur Widener.
- Benjamin ! Comment vous portez-vous ?
- Fort bien mon ami, j’espère que vous n’oubliez pas que vous me devez une revanche ?
- Certes pas, je vous rejoins tout à l’heure comme convenu, et mon futur gendre sera sans doute des nôtres.
- Il ferait bien de rester en notre compagnie en effet, hier encore notre 1er officier de quart nous disait, qu’il y avait de fieffés escrocs à bord.
- Vraiment ?
- Il paraît que …
Les voyant occupés, Joséphine recula d’un pas en tremblant. Alors qu’elle était persuadée qu’elle ne fournirait aucun effort pour paraître naturelle, l’opération semblait lui avoir pris toute son énergie. Une douleur sourde émanant de sa main gauche, lui fit observer l’intérieur de sa paume et elle s’aperçut non sans effarement qu’elle y avait planté ses ongles. Elle frottait les marques rouges à l’intérieur lorsque …
- Vous êtes-vous blessé la main ?
Nul besoin de se retourner pour savoir à qui appartenait cette voix veloutée.
- Blessée ? Non, je ne crois pas, je veux dire non.
- Vous me semblez très pâle, le mal mer peut-être ou autre chose ?
- Le mal de mer ? Fit-elle pensive. Oui. Je pense, en effet que ce doit être ça.
- Monsieur Astor. Que faites-vous par ici ? Demanda Dawson décidément agacé de voir que chaque fois qu’il tournait le dos, il retrouvait cet écrivaillon en train de discuter avec sa future femme.
- Je présentais mes hommages à votre fiancée et remarquais à quel point elle souffrait du mal de mer.
- Joséphine ? Monsieur Astor a t-il raison ?
- Je suis désolée mon ami, je ne voulais pas vous déranger mais en effet, je crois que l’idée d’ingérer quoi que ce soit, m’est insupportable.
- Maintenant que vous me le dites, je vous trouve en effet assez pâle.
- Joséphine ! Réellement ! Fit Louis que son estomac torturait.
- Le plus sage, je crois est de vous raccompagner.
- Ca n’est pas nécessaire Dawson. Vraiment.
- J’insiste. Dit-il d’un ton tranchant.
- De toute façon, nous ne sommes pas très loin. Rajouta son père.
Et d’une manière un peu cavalière, Dawson sciemment, Louis Spedden par étourderie, plantèrent là Pacey.


Tout à fait agacé par les milles et unes indispositions féminines, Louis installa Joséphine avec nervosité.
- Le mieux est que vous restiez là tranquillement. Vous n’aurez qu’à vous commander une collation à 16 h si vous vous sentez mieux. Nous serons de retour pour le thé, vous avez donc tout le temps de vous remettre, n’est-ce pas Dawson ?
- Absolument, reposez-vous bien ma mie.
- Je vous remercie infiniment de votre sollicitude et vous avez raison, je vais m’allonger et me reposer. Répondit-elle blafarde. Ne tardez pas pour moi père. Allez-y, cela ira très bien à présent.

Lorsqu’ils furent enfin sorti, elle s’assit sur le lit. Jamais au grand jamais encore, elle n’avait joué les malades. Que se passait-il ? Que lui arrivait-il ? Voilà encore quelques jours, les choses lui paraissaient simples, évidentes. Pourquoi tout c’était-il donc ainsi compliqué. C’était terrible, car la nausée qu’elle avait ressentie n’avait évidemment rien à voir avec le mal de mer. L’excuse avait seulement semblé si évidente, si facile sur l’instant. D’ailleurs, à présent qu’elle était seule, sa santé allait beaucoup mieux. Tout cela ne pouvait pas durer, il fallait qu’elle se raisonne et elle avait toute une après-midi pour cela. Pourtant au bout d’une heure, rien n’était résolu et elle mourrait de faim. Son père et Dawson ayant renvoyé les domestiques pour qu’elle puisse se reposer, elle ne pouvait rien commander. Elle se décida donc à sortir afin de trouver du personnel de bord.
Elle ouvrit la porte un peu inquiète puis ne voyant rien la referma, heureuse de sortir un peu de sa cabine.
- Vous en avez mis du temps !
- Monsieur Astor ! Que faites-vous ici ? Fit-elle en sursautant violemment.
- Je vous attendais. Fit-il négligemment appuyer contre le mur.
- Vous m’attendiez ? Demanda t-elle un peu interloquée.
- Je connais les symptômes du mal de mer et les vôtres n’en n’étaient pas.
- Qu’en savez-vous ? Vous n’êtes pas médecin que je sache ?
- Sans en être un en effet, je pense que le coté pimpant et combatif ne cadre pas bien dans la maladie.
Elle ne répondit rien mais la soudaine détresse qu’il lut dans ses yeux, le toucha.
- Et où comptiez-vous allez ainsi, en catimini ?
- J’ai faim. Répondit-elle avec une mine adorable.
- Je connais un restaurant tout à fait délicieux. Il se trouve sur le pont Salon, donc loin de tout. Fit-il en haussant les sourcils avec malice. Par contre, je vous conseillerai de retirer vos bijoux et vos gants, vous ferez plus couleur locale.
- Mais si nous rencontrons des gens ?
- Ils sont tous à table à cette heure-ci quand aux autres et bien nous tâcherons de les éviter. Alors qu’en pensez-vous ? Venez, on va bien s’amuser.
Et il avait raison. Ils prirent des chemins détournés, se cachèrent parfois derrière des piliers comme des enfants mais arrivèrent au restaurant, bien plus vite qu'elle ne l'aurait cru.
- Que c’est animé ! Fit Joséphine qui ouvrait de grands yeux.
Au regard des bruits feutrés qui entourait toujours le luxe des 1ère classes, le pont D, semblait résonner comme un tambour. Les gens parlaient forts, riaient parfois à gorge déployée sans pour autant que cela ne choque personne.
- On se sent …
- Libre ?
- Oui ! Répondit-elle en y réfléchissant. Libre.
Le mot était assez judicieux, comme toujours avec lui. Et tout en se restaurant, ils se mirent à deviser de choses banales, futiles comme auraient pu le faire deux amis. C’était si étrange, si agréable que pour la première fois depuis très longtemps, Joséphine se sentit légère. Elle était heureuse et riait sans façon aux descriptions facétieuses que faisait Pacey sur ses amis ou sa famille.
- Et votre père, faites-m’en le portrait. Demanda t-elle emportée par la bonne humeur de leur conversation. Mais elle comprit à son regard et au moment même où elle en faisait la demande, combien le sujet était douloureux.
- Mon père ? Il est plus grand que moi, ce qui l’autorise je suppose à croire qu’il me domine. Ses cheveux sont bruns et légèrement bouclés. Mais c’est la seule chose qui ose désobéir à sa discipline, croyez-le. Ses yeux sont ceux des fouines, petits et noirs. Il fixe les gens auxquels il parle sans ciller, pour les mettre mal à l’aise et avoir l’ascendant. C’est un homme policé, civilisé, avec d’excellentes manières qui ne perd qu’exceptionnellement son sang-froid. Mais lorsque cela ce produit, il devient hystérique et ne se maîtrise plus du tout. Je suis son seul fils légitime, les autres ; il aime à dire qu’il a réussi à tous s’en débarrasser.
- Mon Dieu. Je n’aurais pas dû vous le demander, je suis désolée.
Et dans son élan, posa sa main sur la sienne pour aussitôt la retirer, effrayée des déductions qu’il pourrait en tirer.
- Voulez-vous faire quelques pas sur le pont ? Lui demanda t-il, ne semblant n’avoir rien remarqué.
- Avec plaisir. Fit-elle soulagée à l’idée de bouger un peu.
Qu’il était bon de respirer l’air vif et chargé d’embrun du grand large.
- Je ne le devrais pas mais je suis heureuse d’avoir déjeuner avec vous monsieur Pacey Astor.
- C’est vrai, vous n’êtes qu’une vilaine fille.
Mais elle ne réussit pas à sourire à la boutade. Il fronça les sourcils.
- N’ayez pas peur et dites-moi ce qui vous tracasse.
Elle le regarda un long moment mais elle hésita encore, c’était si gênant. Les gens allaient et venaient autour d’elle, insouciants et elle eut envie de leur légèreté.
- C’est à propos des hommes.
- Très bien, je suis qualifié pour répondre, continuer.
- En fait c’est plutôt au sujet des femmes. Se reprit-elle en bafouillant un peu.
- Toujours qualifié mais je n’en dirai pas plus. Fit-il dans un clin d’œil.
- Je …
- Hum … c’est un vrai problème n’est-ce pas ? Il faut que vous en parliez. Peut être avec quelqu’un d’autre ?
- Mais c’est à vous que je veux parler. J’ai besoin d’un ami et j’ai confiance en vous et votre jugement.
- Alors, ne cherchez plus d’excuse et dites-moi tout. Dit-il avec tendresse.
Et elle raconta avec ses mots, butant sur chacun d’eux, les joues cramoisies par la honte. Elle raconta tout jusqu’à son faux mal de mer et sa mise au repos dans sa cabine. Pacey serrait les dents sous le récit, brûlant de mettre une correction à ce triple idiot de Widener.
- Je ne sais plus quoi faire. Je ne peux pas avoir le mal de mer durant toute la traversée. Fit-elle dans un triste sourire.
- Vous devez absolument en parler avec lui. Ce qui s’est passé ce soir là est entièrement de sa faute. C’est un homme et pardonnez-moi de vous le dire, mais vous n’êtes pas la première femme qu’il tient dans ses bras. Quelles que soient ses excuses, il n’aurait jamais dû vous traiter de cette façon.
- Mais c’est moi qui lui ai demandé de m’embrasser.
- De vous embrasser, pas de vous sauter dessus comme le dernier des idiots.
- Mais je n’oserai pas, je crois.
- Joséphine ! Fit-il un peu à la torture. Ce que vous avez vécu là, était un acte maladroit donné par un crétin un peu aviné. Je doute que cela se reproduise et il doit regretter sincèrement ce qui s’est produit. Je suppose qu’il a été dépassé par les évènements et qu’il faut l’en excuser. Réussit-il à dire à serrant les dents.
- Oh Pacey merci ! Fit-elle en lui prenant les mains. Je suis si contente de vous avoir parlé, si soulagée. Je savais que seriez de précieux conseils.
Mais tandis qu’elle le regardait, ses yeux fixèrent ses lèvres et elle ne put s’empêcher de se poser des questions que cette fois, elle ne pouvait partager avec lui. La promenade se poursuivit tranquillement. Tout en parlant de mille choses, ils profitèrent de la douceur de la journée et la laissèrent filer en se promenant longuement, en regardant les enfants jouer à la toupie ou à la marelle. Puis ils décidèrent enfin de reprendre l’ascenseur des 1ère classes situé à l’arrière du pont. Soudain, à l’instant même où ils s’apprêtaient à tourner dans cette direction, Pacey reconnu le haut d’un chapeau et stoppa net Joséphine.
- Madame Dainton !
- Mon Dieu ! Il ne faut pas qu’elle me voit ici et avec vous !
- Venez, suivez moi ! Dépêchez vous !
Energiquement Pacey prit Joséphine par le bras et l’entraîna à sa suite en direction de la quatrième cheminée. Il y ouvrit une porte et la poussa sans ménagement.
- Mais où sommes-nous ? Chuchota t-elle.
- Dans le réduit où le personnel rangent les transats et les chaises longues le soir. La porte est fort bien dissimulée, ne vous inquiétez pas.
- Oh. C’est bien. Répondit-elle un peu stupidement. En effet, elle ne l’avait absolument pas remarquée jusque là.
-
Bloqués dans le local, ils attendaient depuis quelques minutes déjà que cette incorrigible bavarde, qu’il pouvait deviner par les interstices de la porte, passe son chemin. La chaleur commençait à se faire pesante dans ce lieu confiné et l’odeur menthe et poivre qui émanait de son compagnon était si masculine qu’elle en devenait enivrante. Sans doute aussi sensible qu’elle à la chaleur, Pacey passa sa langue sur ses lèvres sèches et Joséphine eut soudain du mal à avaler. Elle essayait de ne pas penser à l’endroit où elle était, ni à sa présence ou à sa bouche ni à quoi que ce soit d’autre chez lui. Et cela aurait peut-être marché si elle n’avait pas levé les yeux ni croisé son regard et le désir qui s’y reflétait. Elle tenta de résister une dernière fois mais sa peau sentait si bon et elle en avait eu tellement envie, depuis le premier jour peut-être. Alors elle posa ses lè